Le multiplicateur monétaire

 

En voici la définition que donne la banque Natixis (février 2007) :

Le multiplicateur monétaire (de crédit) est la théorie qui explique quel montant de crédit (de masse monétaire) peut être distribué par les banques à partir de la base monétaire créée par la Banque Centrale.

Avant d'ajouter plus loin :

De ce fait (internationalisation des bases monétaires), le multiplicateur monétaire n'a plus de sens au niveau national ou régional, ce que montrent d'ailleurs bien les évolutions observées, mais seulement au niveau mondial.

Il est clairement dit ici que la masse monétaire distribuée par les banques dépend de la base monétaire créée par la Banque centrale. Pourquoi l'auteur utilise-t-il le terme de "distribuée", qui laisse planer un doute sur son origine, et non celui de "créée" ? C'est la première remarque. L'internationalisation des échanges lui permet de "botter en touche" et de faire l'impasse sur les arguments adverses. C'est la deuxième remarque.

On sait que la base monétaire est constituée des billets de banque et des avoirs en compte auprès de la Banque centrale déposés par les banques commerciales et par le Trésor. Précisons que figurent dans les avoirs en compte des banques commerciales : les réserves obligatoires (R.O.) et les reprises de liquidités, appelée récemment retraits de liquidités pour des raisons inavouées d'émission trop grande de monnaie centrale.

Il est généralement admis que la théorie du multiplicateur s'appuie sur la monnaie fiduciaire (les pièces et les billets) et sur les réserves obligatoires, soit les deux besoins de refinancement auxquelles les banques ne peuvent échapper. S'il en est bien ainsi, pourquoi les avoirs du Trésor Public et les reprises de liquidité (qui sont dans la base) sont-ils purement et simplement évacuées des calculs dans la théorie ? Aurait-on affaire à une base à géométrie variable ? En outre, la théorie ne prend pas en considération l'abondance de monnaie centrale due à l'activité de l'Institut d'émission (achat de devises et activité propre, notamment).

La hausse de la masse monétaire bancaire s'expliquerait-elle malgré tout par une hausse préalable de la base monétaire ?

Ceci est en totale contradiction avec ce que dit la Banque de France (Bulletin n° 70 - octobre 1999), à propos des établissements financiers, dits en banque, c'est-à-dire structurellement endettés envers la Banque centrale :

La création monétaire de ces établissements, qui intervient lorsqu'ils prêtent à leurs clients, exige une création monétaire postérieure par la banque centrale lors de leur refinancement.

C'est très clair pour celles qui sont "en banque". Pour les autres "hors banque", leurs disponibilités en monnaie centrale leur permettent de remplir le moment venu leurs obligations de réserves obligatoires. Mais poursuivons.

De notre point de vue, la théorie du multiplicateur relève d'un raisonnement inversé. Ce ne sera pas le dernier, car il semble bien qu'en économie ce type de raisonnement à l'envers fasse florès. C'est exactement le contraire qui se produit comme le montre l'exemple suivant de création monétaire par une banque.

Avant d'accorder un crédit, toute banque s'assurera en toute priorité de la solvabilité de l'emprunteur et de sa capacité à honorer ses engagements. C'est la seule démarche qui importe aux yeux du banquier, le reste n'est que problème d'intendance. Il n'existe pas de banque qui ne possède pas de titres du Trésor dans son portefeuille. C'est la démarche de précaution. La banque sait donc qu'elle pourra sans aucune difficulté, soit obtenir un prêt de la part de ses concurrentes, soit se procurer la monnaie centrale nécessaire auprès de la Super-banque puisqu'elle détient le premier titre reconnu par elle, à défaut de posséder un titre éligible chez elle comme l'est le titre de créance sur une entreprise de première catégorie, celui de l'exemple ci-après. C'est la démarche d'intendance.

Prenons le cas d'une entreprise A de première catégorie, c'est-à-dire dont les créances sont éligibles à la Banque centrale, qui emprunte 10 millions d'unités monétaires (UM) à sa banque X.

Observons bien l'ordre dans lequel se déroulent les opérations.

La banque X crée la monnaie ex-nihilo, comme l'on dit. Elle crédite le compte de dépôt à vue (DAV) de son client A en échange d'une créance (engagement de payer à l'échéance) qu'elle porte à l'actif de son bilan.

La somme de ses dépôts à vue s'étant accrue, par le fait même de cette émission, la banque X doit consigner à la Banque centrale, à ce titre et pour la journée, un montant de réserves obligatoires égal par exemple à 2%. C'est à peu près comme si X démarrait son activité, ne disposant alors d'aucune réserve obligatoire, mais ayant pris auparavant la précaution de souscrire ou d'acheter des bons ou obligations du Trésor.

La hausse de la base monétaire est donc dépendante de la hausse du crédit bancaire ou masse monétaire, et non l'inverse, chaque fois que les banques créent de la monnaie ex-nihilo, c'est-à-dire continûment. Chaque nouvelle émission de monnaie bancaire aura donc pour effet premier la constitution de réserves obligatoires, puis par la suite la transformation d'une fraction de cette monnaie scripturale en monnaie fiduciaire pour les besoins des agents économiques, dans un rapport mathématique constant dû aux habitudes des agents et à la loi bancaire.

Il semble bien que la théorie du multiplicateur trouverait à s'appliquer si, et seulement si, la banque prêtait les fonds de sa clientèle, dont elle disposerait comme si elle n'était qu'un simple établissement financier. Dans cette hypothèse, X pourrait prêter la fraction des fonds détenus, non placée en réserves obligatoires et non convertie en monnaie fiduciaire, une première fois, puis la fraction du solde des fonds détenus non placée en réserves obligatoires et non convertie en monnaie fiduciaire, une deuxième fois, et ainsi de suite comme le prévoit la théorie.

Ce n'est pas le cas pour des raisons, tenant au fond, qui séparent les banques et les établissements financiers. Entre autres motifs, contrairement à l'établissement financier, la banque ne peut pas disposer des fonds de ses clients et elle n'en a pas besoin puisqu'elle crée la monnaie !

Les fonds déposés en banque, à vue ou à terme, appartiennent aux clients et la banque ne peut pas en disposer sans leur autorisation écrite. C'est là une différence juridique fondamentale avec l'établissement financier qui lui dispose des fonds de ses clients non sans avoir obtenu au préalable leur accord. Tout est organisé et réglementé pour faire croire qu'en banque la monnaie circule, ce qui est faux.

On se trouve ici au cœur de la confusion qui règne en matière de liquidité bancaire, confusion soigneusement entretenue par les autorités monétaires. En 1988, (après la publication en février d’un règlement relatif à la liquidité) la Banque de France écrivait en effet : « l’effet premier de l’existence des réserves obligatoires est de ponctionner la liquidité bancaire ».

Le bulletin de la Banque de France d'octobre 1999, déjà cité, recèle vraiment une mine d'informations. Voici ce qu'il dit :

"de plus, un système de réserves obligatoires, en imposant des encaisses liquides supérieures à ce que les banques doivent détenir en moyenne, permet d'absorber plus facilement les besoins temporaires de liquidité, ce qui tend à réduire le besoin d'intervention de la banque centrale".

Le premier discours était très clair. Il supposait, de toute évidence, que les banques pouvaient "ponctionner" la liquidité bancaire de leurs clients pour satisfaire à leurs obligations de réserves. Alors qu'elles devaient et doivent toujours se procurer ou se fournir en monnaie centrale pour y parvenir !

Le deuxième discours est plus alambiqué et plein de contradictions. D'abord, les réserves obligatoires ne sont pas des encaisses liquides puisqu'elles sont immobilisées en compte, à moins que l'autorité monétaire vise ici les excédents de monnaie centrale, mais dans ces conditions, toutes les banques ne sont plus sur un même pied d'égalité devant la loi. Celles qui sont "en banque" devant se fournir en monnaie centrale, la Banque centrale devra alors intervenir, contrairement à ce qu'elle prétend. Celles qui sont "hors banque" effectivement se verraient retirer une part des liquidités en monnaie centrale dont elles disposent.

Quoi qu'il en soit, on peut se poser la question de savoir de quelle liquidité il s’agit ? Les banques n'ayant d'autre liquidité que celle dont elles disposent à leur compte à l'Institut d'émission, c'est-à-dire au minimum les Réserves Obligatoires (R.O.) imposées à toutes par la législation bancaire et éventuellement pour les plus avantagées des reprises de liquidités provenant d'excédents de monnaie centrale.

Mais, il reste en toile de fond l'intention partout présente des autorités monétaires de vouloir nous faire croire que les banques utilisent les disponibilités de leurs clients et qu'elles ne créent la monnaie que dans des limites contenues par elles. Ce qui n'est pas vrai, comme on vient de le voir. Cette assertion cherche surtout à laisser penser que la Banque centrale contrôle l'émission de monnaie par les banques, ce dont il est permis de douter.

 

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